Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

74 VOYAGE EN RUSSIE. faire un pas sans être accablé de requêtes. Or voici ce qui arrivé il y a plusieurs années, au sujet de cette mesure. L ’ empereur fréquentait alors le théâtre français, car l ’ opéra italien n ’ existait pas 1 , et il affectionnait particulièrement l ’ acteur Vernet, dont le jeu plein de verve comique et spirituelle le divertissait beaucoup. Lu jour le tsar se promenait sur la Perspective de Nevsky. La foule se rangeait sur son passage et le saluait comme de coutume. Sa Majesté avise Vernet, qui se rangeait comme les autres, et marche droit à lui. C ’ était un honneur dont beaucoup furent jaloux et qui embarrassa le modeste acteur. __ Vous reverrai-je, ce soir, Vernet? lui demanda l'empereur. — Oui, sire, j ’ aurai l ’ honneur de jouer devant Votre Majesté le Père de la Débutante. — J ’ en suis bien aise ; vous êtes parfait dans ce rôle , et je vous applaudirai avec plaisir. — Votre Majesté a trop d ’ indulgence. L ’ empereur lui adressa encore quelques mots bienveillants et continua son chemin. Mais un nadziratel (officier de police) avait tout vu, et, dès que l ’ empereur se fut éloigné , il s ’ approcha de l ’ artiste : — Vous avez abordé l ’ empereur et lui avez parlé ; vous allez me suivre... — Mais, répondit celui-ci en assez mauvais russe, que l ’ officier civil ne comprit probablement qu ’ à demi, c ’ est, au contraire, Sa Majesté qui a bien voulu me faire l ’ honneur de s ’ approcher de moi... — Que dit-il? lit l ’ homme de police en s ’ adressant à un curieux qu ’ il jugea devoir comprendre le français. — Il dit que c ’ est l ’ empereur qui s ’ est approché de lui. 1 L'opéra italien a réellement fait du tort, depuis quelques années , au théâtre français, dont le public a cessé d'être aussi aristocratique qu'autrefois.

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