Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

SIBÉRIE. 517 saient ; mais ce fut bien pis quand , mettant le comble à leurs bontés , ces dames daignèrent m ’ offrir dans une écuelle de bois dégoûtante de malpropreté de la viande de renne bouillie sans sel, et me mirent à la main une pelote de graisse de baleine rance et puante qu ’ il fallait avaler en guise de pain. J ’ eusse donné beau ­ coup pour être transporté d ’ un coup de baguette magique chez Véfour, ou aux Frères Provençaux, ou tout simplement autour du chaudron de bouillie d ’ écorce que j ’ avais dévorée quelques jours auparavant avec un si furieux appétit; mais, vœu superflu! il fallut m ’ exécuter et faire entrer de force ces horribles mets dans mon estomac qui se soulevait de dégoût. Ce repas, auquel je ne puis encore penser qu ’ avec un frisson d ’ horreur, ne s ’ accomplit pas sans que mon hôte, qui me faisait l ’ honneur de déjeuner avec moi, se prît à plusieurs fois à vanter le talent remarquable de sa femme qui savait donner à la graisse de baleine le degré d ’ âcreté que les gourmets du détroit de Béring estiment tant. Pour moi je sortis le cœur sur les lèvres, jurant , mais un peu tard, qu ’ on ne m ’ y pren - drait plus, et me demandant si la peine réservée dans l ’ autre vie aux sensuels disciples de Brillat-Savarin n ’ était pas d ’ être assis pour l ’ éternité devant un festin préparé par les mains de mon hôtesse. Le lendemain de ce mémorable déjeuner j ’ assistai aux courses du pays. Ce n ’ étaient pas, comme à la Marche ou à Satory, des chevaux qui disputaient le prix, mais bien des rennes attelés à de légers traîneaux. Au signal donné, ces coursiers du pôle s ’ élan ­ cèrent avec la rapidité de l ’ éclair dans la vaste plaine couverte de neige qui servait de stade, et je ne sus qu ’ admirer le plus de la lé ­ gèreté de leur course ou de l ’ adresse des hommes qui les dirigeaient. A la course en traîneaux succéda la course à pied, où les rivaux firent preuve d ’ une agilité merveilleuse en franchissant en moins de rien un espace de plus de trois lieues à travers une neige pro ­ fonde et sans avoir rien changé à leur costume ordinaire, si lourd et si incommode cependant, qu ’ un Européen qui en serait affublé ne pourrait faire dix pas de suite. Les prix , qui consistaient en

RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2