Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

SIBÉRIE. 515 délire arrive promptement à prendre pour des réalités les vains fantômes créés par son esprit malade. C ’ est là l ’ histoire de tous les illuminés et les extatiques depuis madame de Krüdner jusqu ’ à Rose Tamisier. C ’ est ainsi que se forment les chamans, sans qu ’ il y ait la plu ­ part du temps la moindre hypocrisie de leur part. Reste alors à consacrer le nouveau chaman et à l ’ initier à la danse mystérieuse ainsi qu ’ à l ’ art de tirer des sons particuliers d ’ une espèce de tam ­ bour nommé boubna. C ’ est toujours pendant la nuit et avec des cérémonies étranges que se fait la consécration. Un chaman, parvenu au plus haut degré de l ’ exaltation, est pour un Européen un des spectacles à la fois les plus étranges et les plus fantastiques auxquels il lui soit donné d ’ assister, et ce n'est pas, quelque force d ’ esprit qu ’ on possède d ’ ailleurs, sans une vive impression qu ’ on se trouve en face d ’ un sauvage farouche qui, la pâleur sur le visage, le tremblement de la colère sur les lèvres, les yeux pleins de sang et la bouche écumante, se livre aux mouvements convulsifs les plus désordonnés et les plus hideux, en même temps qu ’ il prononce d ’ une voix rauque et sépulcrale les invocations les plus étranges et qu ’ il accompagne ses paroles du son de son tam ­ bour retentissant. Qu ’ on juge de l ’ effet que de pareilles scènes doivent produire suc l ’ esprit inculte de simples et naïfs sauvages. Les Tchouktchas , quoique nomades , ne vivent cependant pas isolés ; leurs villages sont mobiles, il est vrai , mais toute la tribu voyage en même tempS.C ’ estun coup d'œil des plus pittoresquesque celui qui est offert par un village ou campement de ces peuplades. Un village se compose ordinairement d ’ une quarantaine de tentes, plus ou moins, que l ’ on dispose autant que possible autour d ’ un grand arbre, auquel on adosse une tente plus grande et plus riche que les autres pour servir de demeure au chef de la tribu. Au ­ tour des tentes rôdent les rennes domestiques, ceux que le maître attèle à son traîneau et qui vivent avec lui presque dans une sorte d ’ intimité. Quant aux autres rennes, ils paissent en liberté dans la

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