Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

Ô08 VOYAGE EN RUSSIE. pris : comprenez-vous, lecteur, j ’ avais faim, et je me trouvais au milieu d ’ un désert que la neige couvrait comme un linceul, et qui ne m ’ offrait pas même un brin d ’ herbe si loin que ma vue pût s ’ étendre, car la nuit s ’ était enfin dissipée, le jour lui avait succédé, et de longues heures s ’ étaient écoulées depuis le moment où j ’ avais été si fatalement séparé de mes compagnons. La douleur morale céda à la force de la douleur physique, et loin de m ’ abattre davantage, la faim me donna au contraire de l ’ éner ­ gie ; je ramassai de la neige et me mis à en manger. Cette nour ­ riture, si peu substantielle qu ’ elle fût, calma un peu l ’ atrocité de mes douleurs ; je retrouvai assez de force pour me lever et me remettre en marche; mais de quel côté diriger mes pas? Je n ’ avais pour me guider que le cours du soleil ; heureusement j ’ avais remarqué le matin de quel côté se levait cet astre, et d ’ après cette seule notion, je résolus de pousser droit dans le nord-est; c ’ était dans cette direction que devait se trouver le pays des Tchouktchas, et j ’ espérais qu ’ il ne me serait pas impossible de ren ­ contrer mes compagnons, qui devaient également tendre de ce côté, ou tout au moins quelque habitant du pays qui, après m ’ avoir donné à manger, pourrait me conduire auprès de mes amis. Ce fut là sans doute une inspiration du ciel , et je n ’ avais pas marché trois heures dans cette direction que j ’ entendis le bruit d ’ un coup de feu : c’ étaient mes compagnons qui me cherchaient. Plusieurs coups de fusil que je tirai en réponse à leur appel les avertirent du côté vers lequel ils devaient diriger leurs recherches, et marchant ainsi à la rencontre les uns des autres, nous nous fûmes bientôt rejoints. Notre joie à tous fut grande , mais elle ne dura pas longtemps. Trétiakoff n ’ avait à m ’ annoncer que de mauvaises nouvelles ; on n ’ avait point retrouvé la route, aucune habitation ne se montrait encore , et les vivres étaient complète ­ ment épuisés ; il ne restait à la caravane que du thé pour toute provision : faute de mieux, il fallut bien s ’ en contenter. Nous fîmes donc halte sur le lieu même de notre rencontre; on alluma

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