Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
SIBÉRIE. 507 ma voix affaiblie par la terreur et l ’ épuisement. Je voulus essayer de regarder autour de moi, mais mes yeux ne purent rien saisir au travers d ’ une nuit obscure rendue plus épaisse encore par la neige qui continuait de tomber par flocons pressés. Je recom mençai à appeler mes compagnons , l ’ horreur de ma situation avait rendu à ma voix toute son étendue, et je fis à plusieurs re prises retentir le nom de Trétiakoff ; efforts superflus ! j ’ avais beau crier de toute la force de mes poumons, aucune voix ne répondait à la mienne. Si!... je me trompe, un son venait parfois me faire tressaillir d ’ espérance et de joie; mais, illusion décevante! ce n ’ était que le bruit du vent. Malheureux que j ’ étais! au milieu des mugissements de la tempête et de l ’ obscurité qui nous environnait, j ’ avais glissé dans la neige sans que mes compagnons se fussent aperçus de ma chute; ils avaient continué leur route, et maintenant ils étaient trop loin pour entendre les cris de désespoir par lesquels je les appelais à mon aide. La tête perdue, fou de terreur, sans rien qui pût me guider et m ’ indiquer la route qu ’ avaient suivie mes compagnons, je me mis à errer au hasard, enfonçant dans la neige ou roulant sur la glace, et toujours appelant à cris redoublés Trétiakoff! Trétiakoff! Je ne fis que m ’ égarer encore davantage. Enfin, après plusieurs heures de cette course insensée, épuisé de fatigue, sans haleine et sans voix, je me laissai tomber plutôt que je ne m ’ assis sur un bloc de glace, et la tête appuyée dans mes deux mains, je me mis à verser des larmes amères que le froid fixait en perles glacées à mes paupières endolories. Je fus tiré de cette sombre torpeur par quelque chose d ’ étrange et d ’ horrible qui se passait au dedans de moi, il me semblait qu ’ une main cruelle tordait et déchirait mes entrailles avec une tenaille rougie au feu ; c ’ était une douleur si affreuse que rien de ce que j ’ avais souffert jusqu ’ alors n ’ avait pu m ’ en donner l ’ idée. J ’ avais faim!!! il y avait trente-six heures que je n ’ avais rien
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