Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
SIBÉRIE. 501 au pays des Youkaghires, non loin d ’ un village dont le nom s ’ é chappe. Toute la population était en rumeur. On venait de signaler les rennes; à cette nouvelle, tous ceux qui pouvaient manier une rame se jetèrent dans les bateaux et allèrent s ’ embusquer dans les anfractuosités et les replis du rivage, où les chasseurs ont coutume d ’ attendre leur proie. Tout d ’ un coup les rennes débouchèrent en s ’ avançant vers la rivière ; leur troupe était innombrable et divisée en groupes d ’ environ quatre cents têtes si rapprochés les uns des autres qu ’ on eût dit un seul et immense troupeau; je n ’ avais rien vu de comparable depuis les troupeaux de buffles des savanes de l ’ Amérique. Tout cela se précipitait avec une rapidité effrayante, en soulevant des nuages de poussière, et la terre ébranlée sous les pieds de cette multitude résonnait comme l ’ écho d ’ un tonnerre lointain ; puis l ’ immense troupeau se précipita dans le fleuve, qui dans un instant se couvrit de têtes cornues et sembla rouler dans son lit des vagues animées : c ’ était là le moment qu'attendaient les chasseurs, et les rennes ne furent pas plus tôt à l ’ eau que les bateaux les approchant et les entourant, chacun s ’ efforça de les retenir et de les empêcher de gagner le rivage. Pendant ce temps, deux ou trois chasseurs des plus habiles et des plus expérimentés de la bande pénétrèrent sur de légères embarcations au milieu des rennes à la nage, et se mirent à les égorger à coups de pique et de couteau avec une vitesse extraordinaire. En moins de rien la rivière se teignit de sang, et l ’ on vit au-dessus de ses eaux rou- gies flotter en grand nombre des cadavres inanimés. Les chasseurs chargés d ’ égorger les rennes doivent avoir une grande habitude de ce genre de chasse, le coup d ’ œil assez sûr et la main assez exercée pour que chaque coup qu ’ ils portent soit mortel et suffise, sinon pour tuer l ’ animal sur-le-champ, ce qui arrive pourtant le plus souvent, du moins pour lui faire une blessure assez grave pour qu ’ il expire en atteignant le rivage. Cette chasse n ’ est pas sans grands dangers pour les chasseurs ; leur petite nacelle est exposée à se briser à chaque instant, ou bien
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