Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
SIBÉRIE. 491 sans prendre aucun souci de le combattre , on les voit dans le cœur même de leurs hivers rigoureux entreprendre de longs voyages, sans se pourvoir de tentes ni de pelisses, et revêtus seu lement de leur costume habituel. La couverture de son cheval suffit au Yakoute pour s'envelopper au bivouac, et j ’ en ai vu plus d ’ un, sa selle de bois sous la tête en guise d ’ oreiller, une mince couverture passée seulement autour de ses reins, et lais sant à découvert la majeure partie du corps, dormir en plein air, par un froid de vingt à trente degrés, d ’ un sommeil que dans nos opulentes cités on ne trouve pas toujours sous la soie et sous l ’ édredon. Ces hommes supportent la fatigue et la faim à un degré incroyable, et sont dignes à tous égards du surnom d'hommes de fer qu ’ on leur donne généralement. Comme le sauvage du Nouveau-Monde, le Yakoute a la vue per çante et l ’ ouïe d ’ une subtilité remarquable, et ces qualités sont portées chez quelques-uns d ’ entre eux à un si haut degré, que certain voyageur assure avoir connu un Yakoute qui, en exami nant le ciel, avait vu une grande étoile bleuâtre en avaler de plus petites et les vomir ensuite. C ’ était la manière dont ce sauvage rendait compte des éclipses des satellites de Jupiter, qu ’ il avait observées à l ’ œil nu. De pareils hommes, utilement employés, se raient sans doute une grande économie de télescopes pour les observatoires de Paris et de Greenwich. Mais tout en raillant ici l ’ exagération de mon confrère, j ’ ai bien envie de faire comme ces soi-disant esprits forts qui n ’ entendent jamais conter une his toire de revenants sans lever les épaules et rire de pitié, et (pii finissent toujours par dire : « Cependant voici ce qui m ’ est arrivé,» et d ’ ajouter, à propos du Yakoute-télescope : « Cependant, voici ce que j ’ ai vu sous un autre climat. » A Maurice, ancienne île de France, vivait, il y a peu d ’ années encore, un ancien marin que j ’ ai parfaitement connu, auquel on avait confié les fonctions de vigie, fonctions qui consistent, comme on sait, à signaler au port les navires qui paraissent à l ’ horizon. Cet homme ne se servait ja-
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