Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

40 VOYAGE EN RUSSIE. de la puissance, simple maîtresse de maison, elle venait, aimable et spirituelle, faire les honneurs de son ermitage à la société d ’ élite qu ’ elle admettait aux laveurs de son intimité. Là l ’ esprit était à l ’ ordre du jour. Un règlement affiché déterminait les con ­ ditions auxquelles se soumettaient les hôtes favorisés du cénacle impérial, et malheur à ceux qui se rendaient coupables d ’ infrac ­ tion ! Ceux-là étaient condamnés sans miséricorde à apprendre par cœur je ne sais combien de vers d ’ un méchant poème, la Télé- machide; traduction rimée du Télémaque de Fénelon, par Tredia- korski, auteur de l ’ époque. On a raconté plus d ’ une anecdote touchant l ’ exquise délicatesse d ’ à-propos de l ’ impératice Catherine. En voici un trait, que j ’ ai entendu rapporter par feu le prince Alexandre Gallitzine, qui avait été page de cette princesse. C ’ était pendant la guerre qui donna la Chersonèse Taurique à la Russie. Un brave capitaine , qui désirait fort la croix de Saint- Vladimir, s ’ était distingué au siège d ’ Otchakoff et ne reçut qu'un sabre d ’ honneur pour récompense. Ce fut un désappointement ; mais, redoublant de bravoure, le même officier ne tarda pas à se faire remarquer de nouveau, et cette fois il fut présenté pour la décoration. Soit négligence ou erreur dans les bureaux, soit tout autre cause, ce fut encore un sabre d ’ honneur qui lui arriva. Il en fut dépité, et, la guerre étant finie, il vint à Saint-Pétersbourg solliciter une audience de l ’ impératrice, qui le reçut avec bonté, et, après avoir loué son courage, lui demanda ce qu ’ elle pouvait faire qui pût lui être agréable. — Votre Majesté, répondit le militaire, m ’ a déjà honoré deux fois des marques de sa faveur ; seulement je crains qu ’ en me faisant remettre dernièrement un sabre d ’ honneur elle n ’ ait oublié que j ’ en avais déjà reçu un de sa bienveillance. Il est difficile de se servir de deux sabres à la fois. — Non, monsieur, je ne l ’ avais pas oublié; mais je vois qu ’ on

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