Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

SI BÉNIE. 489 Mais enfin les voilà partis; béni soit Dieu! et s ’ il faut mourir, au moins je ne périrai par sous leurs dents meurtrières. Un peu soulagé lorsque ces scènes hideuses se furent évanouies, je sentis le besoin de voir une dernière fois la nature; et cette campagne sauvage et désolée qui m ’ environnait de toutes parts me parut, à cette heure suprême où j ’ allais la quitter pour toujours, plus belle et plus splendide que les bords de la Seine, et même (pie les rives si riantes de la Loire, doux pays où j ’ ai reçu le jour ; puis je tournai de nouveau les yeux vers le ciel, résolu d ’ at ­ tendre avec le calme de la résignation qu ’ il plût à Dieu de me rappeler à lui. Mais malgré mes efforts pour rester impassible, les souvenirs qui venaient assaillir mon esprit me causaient des redoublements de désespoir. Je pensais à mes plaisirs passés, à mes amis, à ma famille, à toi surtout, ma bonne mère, et mes regrets faisaient couler mes larmes. Cependant mon cheval, toujours attaché à l ’ arbre où je l'avais lié le matin, commençait à donner les signes de la plus vive im ­ patience; il frappait du pied la terre, et faisait retentir la vallée de ses hennissements répétés. Tout à coup, ô bonheur ! d ’ autres hen ­ nissements lui répondent, j ’ entends le galop de chevaux qui se rapprochent, et bientôt je distingue mon nom : c ’ est Trétiakoff qui m ’ appelle, c ’ est lui qui vient à ma délivrance avec nos braves Yakoutes. On me jette une longue corde, je la passe sous mes bras, on l ’ attache à la selle du plus'vigoureux de nos chevaux, on donne le signal, l ’ animal se met en marche, la corde se roidit et je me sens soulevé, j ’ étais sauvé!... Un instant après je tombais épuisé de fatigue et d ’ émotions dans les bras de Trétiakoff, qui m ’ arrosait de larmes de joie comme s ’ il eût retrouvé un frère. J ’ étais resté six heures dans cette horrible position. Cependant nous poursuivions notre route vers le nord, et les chemins, naturellement mauvais, étaient devenus presque impra ­ ticables à la suite des pluies torrentielles qui tombaient depuis plusieurs jours; il y avait déjà longtemps que nous n ’ avions dormi

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