Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
488 VOYAGE EN RUSSIE. les dernières victimes de ma cruauté; mon cœur se fendit à cette vue. Mon malheur était une punition de Dieu ! Contrit et repentant, je tournai mes regards vers le ciel, trem blant d ’ y trouver quelque signe de la colère divine, que j ’ avais attirée sur ma tète; mais non, le.soleil brillait de son éclat ordi naire et aucun nuage n ’ obscurcissait l ’ azur delà demeure céleste. Dans ce moment, mes yeux toujours tournés vers la demeure de l ’ Eternel, je priai avec une humilité et une ferveur que seuls com prendront ceux qui se sont trouvés dans une position aussi déses pérée que la mienne l ’ était alors. Pendant que j ’ étais dans cette attitude, un objet vint fixer mon attention, j ’ aperçus dans l ’ air le vol d ’ un énorme oiseau. Je l ’ eus bientôt reconnu, c ’ était un ignoble vautour. D ’ où venait-il? Qui le savait? Des,hauteurs où il planait invisible aux regards de l ’ homme, il avait sans doute vu les deux argalis, et il arrivait à tire d ’ aile pour prendre sa part du festin que la mort lui avait pré paré. Bientôt un second vautour, puis un troisième, puis toute une troupe dessinèrent leurs noires silhouettes sur le fond bleu du firmament. Ils volaient en rond et en se rapprochant toujours graduellement de la terre; bientôt celui que j ’ avais aperçu le premier vint se posera quelque distance de moi; puis, après avoir jeté autour de lui un regard interrogateur, il se dirigea avec avidité vers la proie qu ’ il convoitait. En peu d ’ instants la terre fut couverte de ces hideux oiseaux, qui vinrent se poser sur le corps des deux argalis, dont leur pre mier soin fut d ’ arracher les yeux avec des battements d ’ ailes qui témoignaient de leur horrible joie. Puis vinrent les loups maigres et affamés, qui se glissaient en rampant à la manière des lâches, à travers les épines et les brous sailles. Une grande bataille se livra entre eux et les vautours ; ces derniers durent céder la place, et les vainqueurs se ruèrent sur leur proie, qu ’ ils se disputèrent entre eux avec force morsures et force ’ grincements de dents.
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