Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
486 VOYAGE EN RUSSIE. ment déchirant, je n ’ aurais certainement pas quitté mes compa gnons pour cette chasse, que je regrettais d ’ avoir entreprise. Mais enfin le mal était fait ; cette pauvre bête était bien plus à plaindre -que si je l ’ avais tuée, et je recommençai à penser que le mieux était de la dépêcher à son tour pour l ’ empêcher de souffrir. Mû par un sentiment de pitié cruelle, qu ’ il faut peut-être me reprocher comme une mauvaise action, je mis de nouveau mon fusil en joue, j ’ ajustai le second argali, et je fis feu d ’ une main tremblante. J ’ étais vivement émotionné. Quand la fumée se fut dissipée, je pus apercevoir le pauvre bélier étendu sur le gazon , la tête appuyée sur le corps de son amie comme lui sans vie. Je jetai mon fusil sur mon épaule et je me disposai à sortir du lit du ruisseau ; mais, à mon grand étonnement, j ’ étais retenu par les pieds, et mes jambes se trouvaient serrées comme dans un étau. Je fis un violent effort pour échapper à cette singulière étreinte, mais sans résultat; un second effort plus violent encore que le premier n ’ obtint pas plus de succès, et, au troisième, per dant l ’ équilibre, je tombai en arrière la tête dans l ’ eau. Je parvins avec peine à me relever, mais ce ne fut que pour me convaincre que j ’ étais rivé à cette place plus fortement que jamais. Je tentais, pour me dégager, des efforts incroyables, mais je ne pouvais remuer les jambes ni à droite ni à gauche, ni en avant ni en arrière, et je commençais à sentir que je m ’ enfoncais peu à peu. Je compris alors l ’ affreuse vérité : j ’ étais dans des sables mouvants. Un frisson d ’ horreur parcourut tout mon corps. Je recommen çai mes efforts avec l ’ énergie du désespoir; je tirais, tantôt d ’ un côté, tantôt d ’ un autre; je tordais mes genoux dans leurs rotules, mais en vain, toujours en vain; mes pieds demeuraient fixés au sol; ils étaient devenus inébranlables. Le sable, en se tassant autour de moi, avait pesé sur mes bottes et les avait tellement serrées sur mes jambes qu ’ il m ’ était impossible de les en arra-
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