Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
SIBÉRIE. 485 trouvaient encore trop loin du lieu où j ’ étais moi-même, et conti nuaient tranquillement à paître sans soupçonner encore le danger qui les menaçait.Tout était pour le mieux. Je me remis en marche. Cette manière de s ’ avancer n ’ était pas sans désagrément, car, outre que l ’ eau n ’ était rien moins que chaude, j ’ enfonçais dans la vase et j ’ étais forcé de me ployer en deux et de régler tous mes mou vements, sous peine d ’ effrayer le gibier. Mais j ’ en aurais supporté bien d ’ autres, excité que j ’ étais par mon amour-propre de chasseur d ’ une part, et de l ’ autre par le désir d ’ avoir à mon déjeuner un savoureux morceau de venaison. Après avoir fait encore quelques centaines de pas, je me trouvai près d ’ un bouquet d ’ arbustes dont le feuillage, assez touffu pour me mettre complètement à couvert, ne l ’ était cependant pas assez pour m ’ empêcher de bien voir. Je me levai graduellement jus qu ’ au point d ’ où je pouvais tout apercevoir entre les tiges des arbustes. J ’ étais dans la bonne place. J ’ épaulai mon fusil, je mis en joue, j ’ ajustai avec soin la femelle à la tête, et je tirai; l ’ animal fit un bond énorme, puis retomba lourdement à terre... 11 était mort. J ’ allais sortir de ma cachette pour prendre possession de mon butin, quand je remarquai que le mâle, au lieu de fuir, comme je m ’ y étais attendu, s ’ approchait de sa compagne, étendue par terre, et la flairait à plusieurs reprises. La pauvre bête ne se trouvait pas à plus de quatre-vingts pas de moi, et je pouvais facilement distinguer que son regard exprimait à la fois l'étonnement et l ’ in quiétude; mais tout d ’ un coup elle comprit sans doute l ’ affreuse vérité, car, renversant la tête en arrière, elle se mit à pousser des cris lamentables et à tourner en courant autour du corps de sa compagne immobile. J ’ étais incertain de ce que je devais faire. Mon premier mouve ment avait été de tuer le mâle d ’ un second coup de feu, mais ses cris plaintifs m ’ avaient touché le cœur, et j ’ avais renoncé à mes projets meurtriers. Si j ’ avais pu m ’ attendre à ce spectacle vrai-
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