Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

SIBÉRIE. 4SI de la Léna, donnaient à ce large fleuve l ’ apparence fantastique de ce lac Averne, si célébré par les poètes. Ce n ’ étaient de toutes parts, sur les sommets des montagnes qui nous environnaient, que des flammes dévorantes dont les spirales empourprées se glissaient comme autant de monstrueux serpents le long des grands arbres de la forêt; sous cette mortelle étreinte les sapins se tordaient avec des craquements épouvantables, et laissaient échapper de leurs flancs entr ’ ouverts des torrents de résine fon due qui tombaient en crépitant dans la fournaise. Le vent qui agitait en sifflant ces longs squelettes décharnés et carbonisés semblait l ’ écho strident de quelque orchestre infernal donnant le branle à une bande de démons, dont les sombres profils se dessinaient en noir sur le fdtid éclatant d ’ un horizon tout en feu. Rien ne peut donner en ce monde une idée plus effrayante et plus juste à la fois de l ’ horrible séjour des damnés. C ’ était une forêt qui brûlait sur une longueur de plus de cin quante kilomètres. Je fus profondément impressionné par ce grand spectacle, dont j ’ étais témoin pour la première fois, bien que ces sortes d ’ incendies se rencontrent fréquemment en Sibérie, où ils sont occasionnés le plus souvent par l ’ imprudence des voyageurs qui, après avoir passé la nuit dans une forêt, partent sans avoir pris la précaution d éteindre leur feu de bivouac. On assure même que quelques-uns d ’ entre eux sont assez peu scru puleux pour mettre volontairement le feu aux arbres, dans le seul but de chasser les moustiques à l'aide de l ’ énorme fumée qui s ’ élève toujours de pareils embrasements. Ce ne fut qu ’ après vingt-cinq jours de voyage par eau que nous arrivâmes à Yakoutsk, petite ville peuplée d ’ environ quatre mille habitants. Yakoutsk est une ville septentrionale dans toute la force de l ’ expression; percée de larges rues bordées de miséra bles maisonnettes en bois, elle n ’ offre au voyageur qu ’ un aspect triste, monotone et glacé. Bien que nous fussions au milieu de l ’ été, rien n ’ y attestait la présence de la riante saison de la ver-

RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2