Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

SAINT-PÉTERSBOURG. 33 C ’ est par une belle soirée d ’ été , alors que le soleil couchant, toujours splendide dans ces hautes latitudes , incendie l ’ horizon de ses rayons étincelants, et que la rivière semble couler des flammes parmi ses flots de saphir, c ’ est alors qu ’ il faut admirer cette statue découpant en silhouette gigantesque ses lignes de bronze sur le fond embrasé du ciel. Mais si, à ce moment, on vient à laisser tomber son regard sur celte place silencieuse qu ’ elle do ­ mine, on est involontairement attristé en songeant que là même et sous son regard l ’ œuvre génératrice du grand homme risqua un instant de périr. C ’ était le 14 décembre 1825. Depuis longtemps quelques ima ­ ginations exaltées avaient rêvé une révolution pour leur patrie. Une société secrète s ’ était formée, où de jeunes hommes, tous de familles patriciennes, intelligents, mais l ’ esprit faussé, élaboraient follement une nouvelle organisation sociale pour la Russie. Des nains songeant à démolir l ’ œuvre du géant ! La mort de l ’ empe ­ reur Alexandre et la renonciation au trône du grand-duc Constan ­ tin , son successeur immédiat, renonciation faite au profit de son frère le grand-duc Nicolas, leur semblèrent une occasion favo ­ rable. La plupart des conspirateurs faisaient partie de la garde. II ne leur fut donc pas difficile d ’ abuser quelques régiments qui, sans les comprendre, consentirent à se ranger en bataille sur la place du Sénat, en présence de cette même statue dont le bras étendu ne pouvait, à cette heure, qu ’ exprimer une menace terrible. Les soldats, fidèles à la leçon qui leur avait été faite, criaient : « Vive la Constitution ! » s ’ imaginant crier : « Vive Constantine ! » c ’ est-à-dire la femme du grand-duc Constantin, car le mot consti ­ tution, n ’ ayant pas d ’ équivalent en russe, ne pouvait être compris des soldats , qui, le prononçant mal, le prenaient pour le nom de Constantin féminisé, suivant le génie de la langue russe. Les projets des conjurés étaient funestes. 11 ne s'agissait de rien moins que de commencer par s ’ emparer de la famille impé- 3

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