Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

334 VOYAGE EN RUSSIE. Je ne sais quelle tristesse inorne oppresse le cœur à la vue de ces ruines désolées et mystérieuses, perdues dans la solitude de ces déserts éloignés. Ailleurs les ruines ont un sens, si je puis ainsi parler : à Rome, en Grèce, dans le haut Orient, dans nos vieilles cités occidentales, elles donnent un caractère à la rêverie et un but à la méditation ; la tristesse qu ’ elles inspirent est mé ­ lancolique, amère peut-être, mais elle n ’ est jamais désespérée, car ces ruines ont un passé connu, elles sont peuplées de souve ­ nirs, elles sont le Parthénon, le Colisée, Thèbes ou Palmyre!... Àiais ici rien de semblable ; ici l ’ histoire est morte et ces pierres sont muettes... Un seul nom plane sur ces restes mutilés de bâ ­ timents, qui furent des palais, des demeures peuplées et vivantes, qui formèrent une ville spacieuse, magnifique, puissante; et ce nom est celui de Batou-Khan, dont l ’ histoire n ’ a gardé que des souvenirs de dévastation. Batou-Khan, le chef de la grande Horde !... Cette ville de Saraï, la tradition en a conservé le nom. Elle exista, en voilà les ruines..., mais que nous rappellent-elles ? quelle histoire, quels hommes, quels événements, quelle société, quelles mœurs?... Je le répète, elles sont muettes, et entourées d ’ un mystère profond... J ’ ai dit que leur vue oppresse le cœur d ’ une tristesse morne et désolée. On se promène à travers ces pierres, ces pans de murs, ces monuments, ces tumulus, comme à travers ces fosses communes de nos grands cimetières, où la mort a confondu tous les noms et effacé tous les souvenirs. Cependant ceci était une somptueuse cité : voici des pierres taillées et polies... elles sont Unes et dures comme le marbre ; voici des dorures, voici des mosaïques, elles sont variées et nombreuses, elles rappellent celles de l ’ Alhambra : ici c ’ est une arcade architecturale : elle rappelle l ’ art gothique; ici ce sont des tumulus... ces tumulus sont sans secrets, et ce ­ pendant on en a tiré des trésors funéraires, on y a trouvé un ca ­ valier tout armé sur son cheval, manière sans doute dont les

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