Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

316 VOYAGE EN RUSSIE. que sorte unique, fut de constituer une langue littéraire et poé ­ tique. II y avait pour eux tout un chaos à débrouiller; aussi n ’ est-il d ’ abord question que de grammaire et de prosodie : on écrit des livres pour ou contre le système syllabique, pour ou contre le slavon. Ceux-ci acceptent les mots d ’ origine étrangère, ceux-là les repoussent; tous sentent le besoin d ’ épurer l ’ idiome vulgaire, le besoin d ’ une règle et surtout d ’ un modèle. Chacun des écri ­ vains de cette époque eut plus ou moins sa part d ’ action sur les premiers progrès d ’ une littérature où tout était nouveau, à com ­ mencer par l ’ alphabet. Le plus célèbre, Lomonossoff, pauvre pé ­ cheur des rives de la mer Blanche, eut l ’ honneur de débrouiller, ou, si l ’ on veut, de créer la prose et la poésie russes. Lomonossoff, qui fut aussi un grand chimiste, devint en môme temps le Balzac et le Malherbe moscovite ; mais ce fut la grammaire latine, ce fut la poétique française qu ’ il prit pour règles, et dont il intro ­ duisit le double système dans les lettres naissantes de son pays. Vient ensuite Soumorokoff, fécond écrivain dramatique et le pre ­ mier directeur du théâtre russe, fondé à la cour de l ’ impératrice Élisabeth ; il étendit le système d ’ imitation de Lomonossoff en donnant des traductions fidèles de Racine et de Voltaire, quel ­ quefois même en traitant des sujets nationaux. Ses personnages russes sont taillés sur le patron des héros grecs et romains de la scène française. Des diverses littératures européennes, c ’ était particulièrement la nôtre que la littérature moscovite avait prise pour modèle. Sous le règne de Catherine II, les lettres russes prirent une allure toute française. Néanmoins dans ce même temps, et au milieu du plus grand triomphe de la poétique étrangère, l ’ élé ­ ment national, secondé par le souverain même, parvenait à se faire jour. Le théâtre russe, d ’ abord exclusivement réservé pour les plaisirs de la cour, devint public; des noms russes y retentirent, des drames tirés de l ’ histoire russe y furent représentés. Une université avait été fondée à Moscou, la ville russe par excel-

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