Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

220 VOYAGE EN RUSSIE. RÉCIT. En l ’ an mil huit cent vingt, au delà de Moscou, Au fond de son château comme au fond de son trou, Végétait un boyard, le dernier de sa race, Vieux garçon, riche, avare, et n ’ aimant que la chasse, C ’ est-à-dire personne. Or, cet avare, un jour, Ce boyard, qui jamais n ’ avait connu l ’ amour, Fit rencontre, en chassant, non loin de sa demeure, D ’ un camp de Bohémiens qui faisait halte une heure, Et parmi ces bandits une femme lui plut. Quinze ans! Il l ’ acheta. Combien? Le moins qu ’ il put. Vous dire ici le temps qu ’ il garda la Bohême, Et son titre au château, sa charge; dire même Les contes que broda là dessus tout Moscou, Et ceux des bons voisins qui s ’ en donnent leur soù] ; Vous dire aussi comment disparut cette femme, Si ce fut le matin ou le soir, sur mon àme, Je n ’ en sus jamais rien et m ’ en inquiétai peu: Vous ferez comme moi, madame, s ’ il se peut, Seulement vous saurez, pour achever l ’ histoire, Qu ’ un homme — un certain soir — figure à barbe noire, Teint vernis en ardoise, air de brigand de nuit, Vint frapper au manoir, et repartit sans bruit. Voici : le lendemain, le château solitaire, Le triste et noir réduit du vieux chasseur austère, Vit son maître et seigneur sourire, et, devant tous, Caresser une jeune enfant sur ses genoux. Dès ce jour le boyard crut avoir une fille. L ’ enfant était charmante : un regard qui pétille, Un profil plein d ’ esprit, de la grâce à ravir, Vive comme un chamois qu ’ on aime à voir bondir ; Ardente dans ses jeux, espiègle, volontaire, Et prête au moindre mot à se rouler par terre. Elle grandit ainsi. Le vieillard l ’ adorait. Je ne sais qui lui dit que c ’ était son portrait. Il la légitima, la fit son héritière, Et mourut. La douleur dura l ’ année entière,

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