Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
MOSCOU. 225 Qui va cherchant partout les plus déserts rivages Pour y poser son camp d ’ une nuit. Non, ceux-ci Sont de Moscou-la-Blanche; ils ont l ’ œil adouci; Seulement on peut voir, sous leur teint qui s ’ altère, Quelques traits conservés de leur vieux caractère. On les dirait rêveurs , mais s ’ ils chantent, leurs yeux S ’ animent; leurs gosiers, toujours harmonieux, Jettent parfois des sons aigus, notes étranges Auxquelles quelquefois s ’ unissent des voix d ’ anges: Une surtout!... longtemps j ’ en serai pénétré; C ’ est un timbre d ’ or pur, clair, suave, éthéré, Qui vibre en s ’ envolant sur ses ailes de flamme Comme un soupir qui monte au ciel avec une âme; Puis chacun des damnés qui chante dans l ’ enfer, La troupe tout entière, avec sa voix de fer, Ses cris, ses hurlements, ses gestes frénétiques, Ses danses à la fois sauvages et lubriques, S ’ en vient brutalement vous jeter au milieu Des démons, comme on fait d ’ un ennemi de Dieu. Puis tout cela s ’ apaise, et des notes plus molles, Quoique étranges toujours, étouffent ces voix folles. C ’ est l ’ amour, mais puissant, mais fort, mais africain, L ’ amour qui fait bondir le cœur au fond du sein, L ’ amour désordonné de l ’ ardente Bohême Dont la voix fait mourir en redisant : Je t'aime! Et, toujours effréné, vous montre du regard, D ’ un côté le plaisir, de l ’ autre le poignard, Mais qui sait quelquefois, abaissant la paupière, Et le coude appuyé sur sa couche de pierre, Laisser tomber aussi, délire harmonieux, Les soupirs de la lèvre et les larmes des yeux ! Amour pur, dévoué, que nul ne sait comprendre, Que le Bohême seul peut inspirer et rendre; Car pour lui, paria sur le globe exilé, Pour lui, toujours maudit et jamais appelé, Cette amour que Dieu fit si grande et si profonde, Remplace dans son cœur tous les plaisirs du monde! 15
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