Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

MOSCOU. 227 Juste comme le deuil. Puis, au bout de ce temps, Secouant ses cheveux sur un beau cou flottants, L ’ orpheline sourit. Elle était riche et belle : Les partis aussitôt surgirent autour d ’ elle. On lui dit de choisir. Un titre la surprit: Un blason relevé d ’ hermine. Elle le prit. Mais le blason couvrait une bête de somme, Quelque chose de laid portant figure d ’ homme. U fallut prendre tout. C ’ est ainsi, rien pour rien. L ’ usage est général, qu ’ on soit juif ou chrétien. Mais un mari qui n ’ a que son blason pour plaire, De rigueur plaît un jour, deux n ’ est pas ordinaire; Trois, jamais. Celui-ci, de son honneur soigneux, Alla rejoindre à temps ses illustres aïeux. Sa veuve n ’ était plus maîtresse de son âme : C ’ était comme un'vaisseau dont la soute s ’ enflamme, Comme un vase trop plein qui crève par les bords, Comme un feu souterrain qui s ’ élance au dehors, Son heure avait sonné : son amour fut ardente; Elle aima comme on fait, Bohême, sous la tente, Sans calcul, par instinct, avec larme, avec feu, Avec l ’ emportement du joueur pour le jeu... Maintenant, quel était l ’ objet de cette flamme? Pour qui la passion fougueuse de cette âme. Ces soupirs embrasés, ces battements de cœur, Et ces tressaillements d ’ une invincible ardeur? Quel fortuné mortel, entre ceux de la terre, Sut-il de ce volcan allumer le cratère? Serait-ce quelque noble et superbe boyard? Quelque beau chevalier de la garde du tsar? Quelque muguet de cour de jeune renommée, Porte-blason d ’ hier à couronne fermée? — Non. Le mortel heureux, objet de tant d ’ amour, De parents blasonnés n ’ a point reçu le jour. Ses aïeux inconnus n ’ ont rien qui les renomme : Il n ’ est prince, boyard, baron, ni gentilhomme; C ’ est un simple chanteur, à la voix de ténor, Qui l ’ exploite à Moscou, comme une mine d ’ or.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2