Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

MOSCOU. 221 Tout autour de la salle se déroulait une plantureuse guirlande de jeunes fdles à la figure calme, fraîche, rose et blanche. C ’ était l ’ uniforme commun, — les joues roses et blanches, les robes blanches ou roses, — rien de plus, rien de moins; dans les che ­ veux, des fleurs mi-partie roses et blanches. Le luxe des camélias n ’ était pas encore sorti des hautes sphères. Au milieu de la pièce se tenait le groupe des danseurs, officiers et tchinovniks, tchinov- niks 1 et officiers. D ’ ailleurs , nul autre bruit que la voix retentis ­ sante de l ’ orchestre; et quand celui-ci se taisait, on n ’ entendait que la susurration timide et mystérieuse qui s ’ échappait de toutes ces jeunes bouches féminines. Un grand plateau parut ; il était porté par une femme ayant la tète étroitement serrée dans un mouchoir de soie unie, et la taille fixée sous le cou. Au milieu du plateau s ’ épanouissait un vaste compotier, où dormait un océan de confitures de ménage, avec une seule cuiller; tout autour, une infinité de petites pommes. J ’ observais. La servante s ’ approcha du cercle blanc et rose. Une jeune fille saisit la cuiller, la plongea dans le cristal, et, après l ’ avoir portée à ses lèvres vermeilles , la replaça sur le bord du vase et prit une pomme. Une seconde en fit autant, puis une troisième et les autres. Je vis bien que dans cette maison on mangeait la confiture en communistes. Or, en véritable gourmet, je m ’ arrangeai de manière à prendre ma part après l ’ une des plus jolies espiègles. Celle-ci, que j ’ avais priée pour une contredanse, parlait fran ­ çais. Je lui demandai si elle lisait quelque nouveauté parisienne. — Je lis Molière , me répondit-elle. La jeune fille avait seize ans. Elle lisait Molière comme elle aurait pu lire Berquin. Son maître de langue française avait en- 1 Employés du gouvernement. Ce mot vient de tch'n, rang, grade. En effet, l ’ ad ­ ministration civile est, comme l ’ armée, soumise à la h iérarchie des rangs, grades ou classes. 11 y a quatorze classes, et chacune d ’ elles don ne un rang qui correspond aux grades de l ’ armée.

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