Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

220 VOYAGE EN RUSSIE. je ne sais quelle caserne muette et triste comme une église. J ’ y employai une heure et la découvris enfin dans un enfoncement entouré d ’ une ombre épaisse. Singulière physionomie pour une maison où l ’ on danse, pensai-je. J ’ entrai. Dans l ’ escalier, deux pauvres chandelles pleuraient sous leurs chapeaux carbonisés. L ’ étroite antichambre était littéralement encombrée de valets de toutes tournures et de toutes livrées. Ils étaient étendus pêle- mêle sur les bancs, sur les chaises, sur le plancher, et se servaient des pelisses de leurs maîtres en guise de matelas. La porte du salon était doublée d ’ une sorte de paravent en calicot bleu, derrière lequel dix musiciens militaires formaient un assez bon orchestre. Une porte de dégagement, non loin de celle-ci, servait à pénétrer dans le salon. J ’ en eus à peine franchi le seuil que mon jeune ami vint à moi et me présenta à son père. C ’ était un homme jeune encore, de physionomie vulgaire, mais excellente; il portait le vieil uniforme de je ne sais quel ministère ', et avait le cou enrubané de deux croix. 11 ne parlait que le russe. Sa femme, encore fort belle, couverte de Valenciennes et de diamants, me fit l ’ accueil le plus souriant. Je fus ensuite présenté à la fille de la maison, jeune enfant de quatorze à quinze ans, brune, vive, jolie au possible, et qui parut fort étonnée de voir un étranger. Elle était rayon ­ nante. C ’ était pour elle que se donnait la soirée. Quant au salon, l ’ aspect en était austère et sordide. Les murs nus et crus laissaient voir une maigre couche de badigeon fané, qui avait pu être jaune. Seulement, à l ’ endroit le plus apparent de la pièce, était suspendu un portrait de vieillard à barbe blanche, aux cheveux ronds, et vêtu d ’ un kaftan bleu. Cette barbe, ces che ­ veux ronds, ce kaftan désignaient un marchand. C ’ était l ’ aïeul de la famille. J ’ estimai celle-ci pour l ’ exhibition de ce vénérable portrait. 1 Tous les employés de l ’ administration publique portent le vieil uniforme, qui consiste en un habit de forme ordinaire de la couleur du grand uniforme, avec collet de velours et boutons d ’ ordonnance.

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