Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

MOSCOU. 183 foule ; mais la fenêtre était élevée , et en tombant il se cassa la jambe. Reconnu et saisi tout sanglant, il fut rapporté dans le pa ­ lais à travers la foule étonnée et menaçante. Ici la Tsarévna, veuve de Jean IV, déclara qu ’ il n ’ était point sont fils '. A cette déclara ­ tion les Streltzy, qui jusque-là lui étaient restés fidèles, l ’ aban ­ donnèrent, et il fut impitoyablement massacré. Quelle admirable mise en scène pour un pareil drame qu ’ un pareil lieu ! Ici tout est grandiose, étrange, bizarre, et pourtant magnifique. Tout semble porter encore le témoignage des pas ­ sions terribles qui, à certains moments, soulevèrent les vieilles poitrines moscovites. D ’ abord l ’ ancien palais des tsars, où vient de se dénouer ce drame sanglant , quelle en est l ’ architecture, à quel style appartient-elle?... On ne sait. C ’ est un de ces monu ­ ments qu ’ on ne trouve qu ’ au Kremlin ou dans quelque poème oriental. Les étages superposés vont s ’ amoindrissant jusqu ’ au faîte de l ’ édifice, qui n ’ offre plus qu ’ une sorte de terrasse en belvé ­ dère; à chaque étage circule une galerie extérieure avec des co ­ lonnes et des croisées cintrées; un immense escalier serpente le long de tout cela pour aller aboutir à un groupe de dix ou douze coupoles de forme bulbeuse dont un côté du bâtiment est flanqué, tandis qu ’ à l ’ opposite, il ne s ’ en élève qu ’ une seule. Irrégularité singulière et qui n ’ est pas sans harmonie, bizarre fantaisie d ’ artiste qui jette l ’ esprit dans le pays des rêves et des chimères ! Ce palais est encore rempli de la puissance de Jean 111, qui le fit bâtir en 1487, par l ’ architecte Aléviso, ainsi que le palais qui y touche et qu ’ on appelle le palais anguleux (granovitaïa patata^ probablement de son revêtement extérieur, qui est à facettes. Celui- ci, que les vieux Russes ont longtemps considéré comme une des merveilles du monde, en est du moins un monument plein d ’ in- 1 Jean IV eut sept femmes. Il s ’ agit ici de la dernière, Marie Nagoï, mère du Tsarévitch Dmitri, le même qu ’ avait fait assassiner Godounoff, et celui dont Otré- pieff avait usurpé le nom. t

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