Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

182 VOYAGE EN RUSSIE. reçut la couronne des descendants de Rurik. Mais il avait amené à sa suite un flot de Polonais qui inondèrent tout. Sa cour fut remplie de Polonais, sa garde fut composée de Polonais, une Polonaise partagea son lit. 11 en aurait fallu moins pour irriter les Russes, il y avait entre ceux-ci et les Polonais une haine profonde, et qui datait de la fondation de l ’ empire. Ces deux peuples ne s ’ étaient jamais vus que les armes à la main sur les champs de bataille, et il faut dire que les Polonais s ’ étaient toujours montres les agres ­ seurs. On peut donc comprendre l ’ effet que dut produire sur Moscou cette préférence donnée partout aux Polonais par le nou ­ veau tsar. Aussi fut-il facile de faire comprendre au peuple irrité qu ’ il avait été trompé, que celui qu ’ il venait de couronner était un faux Dmitri, que le vrai Dmitri ne serait point allé mendier le secours de la Pologne, qu ’ il ne se serait point entouré de Polonais, qu ’ il n ’ aurait pas épousé surtout une Polonaise. Ces paroles se répandaient de proche en pi oche, soulevant à mesure la colère du peuple. Une première conspiration avait eu lieu, mais sans succès. Le chef de cette conspiration, le prince Schonisky *, en fomenta bientôt une seconde. Cette fois l'ancien palais des tsars fut sou ­ dainement entouré. Le peuple poussait des cris de vengeance et roulait ses vagues humaines autour de ces murs élevés, dont l ’ architecture étrange s ’ harmonisait sinistrement avec ce terrible drame. Quelques Streltzy fidèles à la cause de l ’ imposteur, soit qu ’ ils n ’ eussent pas encore été détrompés, soit qu ’ ils eussent pitié de son sort, faisaient bonne contenance à côté de lui. Mais les cris po ­ pulaires grossissaient comme la voix de la marée montante. Les menaces de mort retentissaient dans les airs ; les haches étaient brandies; le bruit et le tumulte étaient au comble. Otrépieff eut peur. 11 gagna éperdu le fond du palais, et s ’ élança par une fe ­ nêtre de derrière, espérant ainsi se sauver à l ’ aide même de la 1 11 fut condamné à mort après la première, et ensuite gracié.

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