Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

ROUTE DE MOSCOU. • ICI Le pays commençait à changer d ’ aspect et de caractère; à me ­ sure que nous pénétrions dans le gouvernement de Tver, les champs étaient mieux cultivés; des bois touffus se montraient de loin en loin sur le bord de la route; les villages se rappro ­ chaient et la physionomie de leurs habitants s ’ accentuait plus vivement. On voyait dans le costume et l ’ allure des hommes quelque chose de moscovite dont le cachet ne se trouve pas à Saint-Pétersbourg. Ce qui frappe surtout, c ’ est l ’ expression dis ­ tinguée de leurs traits. Rien dans ces types slaves à la ligne pure, malgré, çà et là, quelques taches de sang tatar, qui indique la servitude. Les tailles sont élevées et bien prises, le front porté dignement, l ’ attitude presque résolue. Les femmes, de leur côté, accusent leur sexe d ’ une manière plus franche et plus gra ­ cieuse. Notre conducteur avait le caractère très-emporté et l ’ humeur colère. 11 traitait les postillons de Turc à More, ne leur épargnant ni injures, ni épithètes grossières. Tout cela pouvait être logique ; mais ce qui l ’ était moins, c ’ était, avec de pareilles habitudes, les marques d ’ une religion excessive, prodiguées à chaque in ­ stant. Nous ne passions pas devant une église, une chapelle, une image sainte quelconque, qu ’ il n ’ ôtât pieusement son cha ­ peau, et ne fît une foule de signes de croix avec autant d ’ in ­ flexions de tête, suivant l ’ usage russe. Or, il advint, à un relai, qu ’ un postillon ne partant pas assez vite à son gré, il se mit à lui débiter la série de ses apostrophes accoutumées , parmi les ­ quelles certaine épithète fort injurieuse. A ces mots, l ’ homme ainsi outragé tourne lentement la tête de notre côté, et je vis une figure d ’ une beauté mâle et sérieuse, au . regard intense, au front pâle, devenu plus pâle sous l ’ of­ fense grossière. Le conducteur parut évidemment embarrassé, et le postillon, d ’ une voix calme et grave : « Je suis homme et enfant de Dieu et non pas un chien, » lui répondit-il sans co ­ lère. Après quoi, ayant reçu d ’ un des yemtchiks de la sta- 11

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