Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

ROUTE DE MOSCOU. 157 chez elle à quelques jours de là. Je n ’ eus garde d ’ y manquer. Ce fut la répétition de ce qui s ’ était passé chez madame L..., seulement sur une échelle plus vaste. Nous avions quatre-vingts verstes à faire pour nous rendre au château de madame de P..., et malgré la célérité de nos huit chevaux, nous n ’ y arrivâmes que pour l ’ heure du dîner. La maison, quoique deux fois plus vaste que celle de Nikolsky, était encombrée. Soixante-dix maîtres, plus de cent domestiques et cent cinquante chevaux!... Le dîner fut des plus délicats; les vins de France et d ’ Espagne y coulèrent à flots, le champagne surtout. Ce vin a pris droit de bourgeoisie dans la vieille terre moscovite : on ne saurait y célébrer la moindre so ­ lennité, y porter le plus petit toast, sans champagne, bien que dans l ’ intérieur de la Russie il revienne à 12 et 15 francs la bou ­ teille. Après le dîner, il y eut promenade dans les vastes jardins de madame de P... Au retour, des glaces, des fruits de serre, des rafraîchissements de toute espèce nous attendaient : nous trou ­ vâmes les salons éclairés et les tables de whist dressées pour les grands parents, comme on dit chez nous, ligures que je ne puis me décider à peindre : les couleurs me manqueraient . D ’ ailleurs la jeunesse abondait, des officiers, des étudiants de Moscou, quel ­ ques employés en semestre; puis force jeunes personnes et jeunes femmes, et toutes en fraîches et délicieuses toilettes... Aussi y eut- il bal, et je pus voir danser, dans tout l ’ abandon de son caractère, cette danse qui en Russie précède toujours le souper, si charmante, si gracieusement paresseuse, si capricieuse et mignarde, la ma- zourka. C ’ est la danse des petits secrets murmurés à l ’ oreille, des préférences remarquées, des dépits déguisés, des mignonnes jalousies, des naissants projets, que sais-je, moi? des émotions mystérieuses, des troubles contenus, des battements de cœur, des rougeurs subites au front, des gants froissés, des éperons heurtés, des regards dépités. La mazourka est un drame en plein salon, aux petites et innocentes intrigues, aux péripéties microscopiques, aux accidents lilliputiens, qui se coupent, se heurtent, s ’ enlacent

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