Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
156 VOYAGE EN RUSSIE. propriétaires sont les premiers à désirer leur émancipation : mal heureusement cette émancipation, vers laquelle tendent tous les soins du gouvernement, n ’ est point encore possible. La chose me fut expliquée nettement : D ’ abord, me dit le vieux général P..., nous aurions tout à gagner à ce que nos paysans fussent libres : alors, monsieur, nous serions dégagés de toute responsabilité à leur égard ; nous ne serions plus forcés de les nourrir dans les mauvaises années, de leur fournir même du blé pour ensemencer les terres; et ils travaille raient avec plus de zèle, car ils sauraient qu ’ ils ne devraient plus compter que sur eux-mêmes. Mais ces hommes qui habitent la terre à laquelle ils sont atta chés, qu ’ ils cultivent, où ils naissent, où ils vivent, où ils meurent, ne comprendraient qu ’ une chose dans l ’ émancipation, c ’ est que n ’ ayant plus de maîtres, ils n ’ auraient plus de redevances à leur payer ou de journées de travail à leur donner, et qu ’ ils cultive raient désormais la terre uniquement à leur profit. Vous voyez, monsieur, ajouta le général, que l ’ émancipation immédiate de nos paysans serait le dépouillement général des propriétaires ou une immense jacquerie. Je fus forcé de reconnaître la vérité de ces raisons. La conversation des femmes et des filles de ces messieurs était moins sérieuse : celles-ci s ’ occupaient de chiffons et de romans nouveaux, ni plus ni moins que si elles eussent été dans un salon de Saint-Pétersbourg ou de Paris. Elles me firent force questions sur les nouveautés littéraires, et parurent fort curieuses de détails personnels touchant quelques-uns de nos écrivains les plus en renom. Je les satisfis de mon mieux. Les hôtes de madame L... ne quittèrent Nikolsky que le troi • sième jour . Avant de monter en voiture, madame de P. .., la femme du général avec lequel je venais de m ’ entretenir, m ’ engagea de la manière la plus gracieuse à accompagner madame L... et ses filles à une réunion campagnarde, ainsi qu ’ elle dit, qui devait avoir lieu
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2