Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
ROUTE DE MOSCOU. 155 rangement. Les voitures arrivées, les hôtes reçus, tout reprenait son cours ordinaire. Ce jour-là, je ne montai qu ’ à l ’ heure du dîner : je voulus avoir le spectacle tout d ’ un coup. Vingt personnes étaient réunies dans le grand salon. Une dizaine de dames, presque toutes jeunes, et d ’ une élégance , d ’ une fraîcheur de toilette qui renversa toutes mes idées. Madame L... me regardait du coin de l ’ œil, et parais sait heureuse de ma surprise. Elle me présenta à la plupart de ces dames, qui répondirent toutes en excellent français et avec une bonne grâce parfaite un compliment d ’ usage. Quant aux hommes..., ce fut à mon tour de jeter un regard de triomphe sur madame L... Ces messieurs, suivant les usages de la province, étaient installés à un whist en attendant le dîner, et jouaient avec une gravité que leurs costumes prodigieux rendaient presque grotesque. C ’ étaient des habits, des gilets et des cravates impossibles : tout cela datait au moins de 1820. J'en soupçonnai quelques-uns d ’ avoir gardé leurs habits de 1814, époque à laquelle ils vinrent les faire faire à Paris. Ce n ’ eût été rien que ces coupes d'autrefois, si d ’ ailleurs cela avait été porté avec aisance; mais il n ’ était pas difficile de voir que ces graves personnages mettaient ces habits deux ou trois fois par an, c ’ est-à-dire aux grandes occa sions, et que le reste du temps ils gardaient leurs libres mouve ments dans leurs robes de chambre ou leurs vastes kosaques. Je n ’ en avais pas moins devant les yeux d ’ importants personnages. On me les nomma tous: deux généraux, un ancien gouverneur, un sénateur retiré, le maréchal de la noblesse du district, un an cien secrétaire d ’ État, un chambellan et trois colonels. Mais tous ces messieurs avaient oublié dès longtemps les usages de la ville. Je leur fus présenté, on causa, leurs idées sur les affaires du jour me parurent avoir la coupe de leurs habits, mais je leur entendis dire des choses d ’ un sens parfait touchant le pays , son organi sation intérieure, son agriculture, son industrie. Ils parlaient dignement de leurs paysans, et je pus comprendre alors que les
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2