Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
142 VOYAGE EN RUSSIE. 11 n ’ était guère facile, même au prince le plus puissant, de soumettre sans coup férir une ville dont les institutions politiques étaient aussi fortement cimentées. Aussi Jean III eut-il de rudes combats à livrer avant d ’ en être venu à bout; et alors même qu ’ il s ’ en fût rendu maître, qu ’ il y eût établi un gouverneur, une sorte de vice-roi avec les pouvoirs les plus étendus, le peuple n ’ abdiqua point encore. Trois ou quatre ans ne s ’ étaient pas écoulés que la lutte recommençait ardente et passionnée. La grande cioche du Vetché (vétchévoï kolokol) fut tout à coup mise en branle. Marfa, la célèbre possadnitsa ‘ , femme au courage viril , hardie et vaillante, arbora l ’ étendard des vieux jours, et appela à la con quête de la liberté. Le peuple se rua comme une vague immense sur la place du Vetché; l ’ éloquence de l ’ héroïne de la démocratie slave électrisa toutes les poitrines. Le pouvoir du tsar est aboli et l ’ ancienne indépendance proclamée. La résistance s ’ organise, une armée se lève, tous se préparent au combat, l ’ enthousiasme est universel. Mais dans ces sortes de circonstances, lorsqu ’ un peuple se soulève, il ne devrait point ignorer qu ’ il met en jeu sa destinée : c ’ est ce fatal aléa jacta est qui doit amener pour lui ou la vie ou la mort ! Novgorod ne recula point, mais ses forces ne répondaient plus à son courage. Son arméè fut défaite, malgré des miracles de valeur, et le tsar entra de nouveau dans la cité républicaine, mais cette fois en maître vainqueur et irrité. Les formes du gouverne ment populaire furent abolies : plus de magistrature tribu ni tienne, plus d ’ assemblées, plus d ’ élections; si le nom de possadnik resta encore aux bourgmestres de la ville, ce fut comme un souvenir dérisoire du passé. Le lieutenant du grand prince seul régna, seul eut le pouvoir. La célèbre cloche de l ’ appel populaire fut descendue 1 Femme du possadnik. Les titres et les noms propres, en russe, prennent la marque du genre, comme les adjectifs. Marfa, veuve du dernier possadnik, était possadnitsa, féminin de possadnik.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2