Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

ROUTE DE MOSCOU. 135 cinq ou six verres de thé brûlant. Les moujiks de la rotonde bu ­ rent du kvas, mangèrent une tranche de pain noir saupoudré de sel, après quoi tout le monde fut rafraîchi. Nous remontâmes en voiture. L ’ aspect de la route et du pays n ’ était pas changé. Le soir arriva, puis la nuit, c ’ est-à-dire une de ces nuits crépusculaires du mois de juin dont j ’ ai essayé de donner une idée. C ’ était une clarté mate, douce à l ’ œil, veloutée, pleine de lumineuses et molles transparences. La tête à la portière, j ’ admirais le ciel faute de pouvoir admirer la terre, lorsque le sommeil vint me faire oublier l ’ un et l ’ autre. Je ne sais si je dormis longtemps, mais tout à coup je fus brusquement réveillé par un soubresaut que j ’ attribuai à quelque accident du chemin. C ’ était en effet un accident. 11 paraît que sous l ’ influence de cette nuit paresseuse et tiède, le conduc ­ teur s ’ était endormi dans sa cage, que le postillon s ’ était endormi sur son siège, que les deux voyageurs du cabriolet s ’ étaient en ­ dormis dans leur coin, que les chevaux eux-mêmes s ’ étaient mis à dormir en marchant; de telle sorte que la diligence, n ’ étant plus dirigée par personne, dévia doucement de la ligne droite, atteignit les bords du fossé qui borde la route et y tomba lourdement. Il y eut dans l ’ intérieur de la voiture un moment d ’ étrange tohu-bohu. Cependant personne n ’ étant blessé, tout le monde se hâta de sortir comme il put. Les chevaux s ’ étaient abattus et attendaient tranquillement qu ’ on vînt les relever. Le cocher avait roulé à vingt pas de son siège ; il se remit sur pied et s ’ approcha en se grattant l ’ oreille. — Wot ! (voilà) lui dit le conducteur d ’ un air consterné, en lui montrant du doigt la diligence piteusement couchée sur le flanc. — Nitchévo ! (ce n ’ est rien) lui répondit l ’ autre avec le plus grand sang-froid du monde. Heureusement un poste de pionniers se trouvait à peu de dis ­ tance, et en moins d ’ une seconde la diligence était tirée du fossé et replacée sur la route, mais un essieu s ’ était brisé dans la chute

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