Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
82 VOYAGE EN RUSSIE. fait tourner avec une prestesse singulière, pour ne pas se brûler les doigts, et qu ’ il caresse des lèvres avec l ’ amour et la com plaisance du gourmet le plus sensuel. 11 est rare que le marchand du Gostinoï-dvor dépense plus de 60 à 75 centimes pour sa nourriture de la journée, et cela; sans s ’ imposer de privation, carie Russe est naturellement sobre. On peut affirmer, sans exagération, que les phalanges d ’ ouvriers employés aux grands travaux de la couronne (travaux publics) se nourrissent à l ’ instar de ceux qui élevèrent jadis les grands tombeaux des Pharaons. Un concombre frais avec du sel et un morceau de pain de seigle, le tout arrosé de quelques verres de kwas, liqueur faite de pain noir fermenté, voilà leur nourriture pendant la belle saison. En hiver, le concombre est salé, quelque fois il est remplacé par des champignons secs ou quelques siguis grillés, et toujours le kwas pour boisson. 11 faut ajouter actuelle ment que ces hommes sont vigoureux, parfaitement découplés, d ’ une santé excellente, et qu ’ ils ont tous des dents à faire envie. Jadis les boutiques du bazar russe étaient humides, sombres et sordides. Leurs portes, doublées en fer, demeurant ouvertes, elles gardaient la rude température de l ’ air extérieur. Peu à peu les élé gances et le confort modernes y ont pénétré. Derrière leurs portes de fer à gros cadenas et à verrous monstrueux, quelques-unes ont adopté des devantures en bois des Indes, à larges vitres et à ner vures sculptées; l ’ intérieur s ’ est agrandi aux dépens de 1 arrière- boutique; mais rien de cela n ’ empêche les vieux marchands de rester en dehors pour guetter la pratique et provoquer les passants. Dans le commencement j ’ étais étonné de ces invitations mul tipliées , qui m ’ assaillaient à chaque pas , et dans lesquelles mon oreille ne saisissait guère qu ’ une suite de sifflements que pour rait figurer la prononciation de la lettre s fortement accentuée et répétée à l ’ infini; si bien que j ’ en étais à me demander si la langue russe ne serait pas dérivée en ligne plus ou moins directe de celle des alouettes ou des merles.
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