Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
504 VOYAGE EN RUSSIE. trop souvent d ’ être pendant plusieurs années* sans se montrer dans les lieux mêmes qu ’ il paraît fréquenter de préférence, puis il reparaît pendant quelques autres années pour disparaître en suite de nouveau , sans qu ’ on ait pu encore assigner une cause raisonnable à ces apparitions et disparitions capricieuses. Mais les ressources qui proviennent de la pêche et de la chasse sont trop souvent insuffisantes, et les pauvres habitants du Nord sont exposés à de fréquentes disettes. Le printemps est d ’ ordi naire la saison où la faim fait sentir ses inexorables rigueurs, c ’ est l ’ époque où les provisions d ’ hiver étant épuisées, lé poisson réfugié dans les eaux profondes ne se montre cependant point encore dans les rivières ; la chasse est alors, comme la pêche, interdite au malheureux Sibérien, car, ses chiens, épuisés comme lui par les longs jeûnes, ne sont point assez vigoureux pour le trans porter dans sa nasta à la poursuite de l ’ élan ou du renne, et c ’ est à peine s ’ il parvient à attraper au piège quelques misérables per drix qui ne sont, pour son estomac affamé, qu ’ une insignifiante ressource. Aussi, presque chaque année, la famine sous son aspect le plus effrayant et le plus hideux vient désoler ces pays stériles. Elle sévissait dans toute sa rigueur parmi les Toungouses et les Youkaghires quand nous traversâmes les pays habités par leurs peuplades, et il nous arriva plus d ’ une fois de rencontrer des troupes de ces malheureux, l ’ œil hagard, la face livide et dé charnée, errant à l ’ aventure, plus semblables à des spectres qu ’ à des êtres animés. J ’ en vis même un jour, spectacle aussi propre à inspirer la pitié que le dégoût, acharnés sur les restes à moitié pourris d ’ un renne mort de maladie que le hasard avait placé sous leurs pas; des loups ne se fussent pas montrés plus vo races , rien ne fut dédaigné ; les os et la peau furent broyés sous leurs dents aiguisées par l ’ excès de leurs longues souffrances. Nous offrîmes à ces malheureux une portion des vivres que nous emportions avec nous , mais la prudence nous commandait de ne pas nous démunir entièrement, et nous fûmes forcés de quitter
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