Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

SARATOFF. 331 loin, tout secours devenait impuissant... Une sueur froide, à ces paroles, perla sur mon front, et je pressai le pas pour regagner notre chaloupe et repartir ; mais les deux pêcheurs nous enga ­ gèrent à nous reposer un moment dans leur cabane (c ’ étaient le père et le fils), où ils me prièrent d ’ accepter le pain et le sel que tout bon Russe offre à l ’ étranger qui vient visiter sa demeure. Il était impossible de refuser une aussi cordiale invitation : c ’ était l ’ hospitalité moscovite que j ’ avais connue dans les châ ­ teaux et que je rencontrais dans la chaumière. Or le pain et le sel de mes pêcheurs se manifestèrent sous la forme d'un fort bon déjeuner, composé de caviar salé fort appétissant, d ’ un énorme morceau d ’ esturgeon cuit à l ’ eau et accompagné d ’ excellent beurre frais, et d ’ un coq de bruyère rôti dans une casserole, sui ­ vant l ’ usage du pays, tout cela servi sur une nappe très-blanche, dans la vaisselle des grands jours, et accompagné d ’ une bouteille de vieux xérès. A cette vue, je ne pus cacher ma surprise ; mes hôtes s ’ en aperçurent. — Oh! me dit le plus âgé en riant, nous comptons bien dé ­ boucher tout à l ’ heure, en votre honneur, un flacon d ’ eau-de-vie française d ’ assez bonne qualité. Nous sommes pauvres, c ’ est vrai, mais nous travaillons, et le fleuve nous fournit les moyens d ’ avoir toujours quelque bonne petite bouteille 1 pour les grandes occa ­ sions. Je tendis la main à mes braves hôtes. — Êtes-vous libres? leur demandai-je. — Non, mais qu ’ importe? nous avons un bon seigneur {gospod), le prince Tch***, et nous ne sommes jamais inquiétés. Et puis, si nous lui appartenons, où est le mal ? Est-ce qu ’ il n ’ appartient pas, lui, au tsar, notre maître et notre frère à tous ? — Hourrah pour le tsar! fit le fils du pêcheur en remplissant mon verre. 1 Le peuple russe aime beaucoup les diminutifs.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2