Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

ROUTE DE NIJNI-NOVGOROD. 251 naître et que j ’ aime : ils me le rendent. Comment cela serait-il autrement? ils sont regardés comme de la famille, de môme que leurs pères, et ils savent que leurs enfants à eux seront traités pareillement par les miens; cela les rend reconnaissants. Que feraient-ils s ’ ils étaient abandonnés ou traités durement? Ils serviraient mal ; on serait forcé de les chasser, et ils iraient servir chez des étrangers où ils seraient eux-mêmes toujours étrangers, et cela humilie nos serviteurs russes; ils aiment à dire nous, nos enfants, notre maison, nos intérêts. Ils préfèrent leur maître, fût-il rude et sévère, à un étranger qui serait meilleur, et cela par la seule raison qu ’ il est leur maître. Ces braves gens s ’ efforcent de me témoigner leur reconnaissance en me servant avec zèle. Le valet qui est sur le siège sait que j ’ ai dû payer une somme assez ronde pour obtenir d ’ un propriétaire voisin la liberté d ’ une jeune fille qu ’ il a épousée. 11 y en a plusieurs autres à la maison qui me doivent aussi leur établissement, et qui sont heureux. Eh bien! cela me fait plaisir, et ma femme, qui n ’ est pas un ange comme celle de Vladimir Stépanovitch, ajouta le prince avec un léger accent d ’ iro ­ nie, ma femme est heureuse de leur bonheur. Elle ne craint pas d ’ avoir auprès d ’ elle des femmes mariées; si l ’ une se trouve mo ­ mentanément dans l ’ impossibilité de la servir, il y en a aussitôt une autre prête à la remplacer. Je ne dis rien de Vachka. Nous sommes contemporains et deux vieux camarades. Enfant, il partagea mes jeux, plus tard il me servit, et ne m ’ a jamais quitté; il se jetterait au feu pour moi. J ’ écoutais mon compagnon avec un vif.intérêt, non sans réflé ­ chir à part moi que la civilisation occidentale aurait bien vite fait raison de ces bonnes vieilles mœurs patriarcales... Il est vrai qu ’ elle permettrait aussi à telle jeune fille de se marier à son gré sans courir le risque d ’ être renvoyée au village en robe de toile. Le prince Alexandre Alexandrovitch s ’ était tu, et bientôt il s ’ endormit. Pendant quelques moments, je m ’ amusai à considérer le mouvement de la route, qui n ’ avait pas cessé d ’ être le même;

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