Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854
ROUTE DE N1JNI-NOVGOROD. 2-19 rencontre, chez le staroste*, d ’ une jeune fille charmante au possible : c ’ était la sienne. Ma femme me dit alors : « Coco, — c ’ est le nom d ’ amitié qu ’ elle me donne, — si nous prenions cette en fant chez nous? elle me plaît. » J ’ y consens. Le staroste se jette à mes pieds; il ne s ’ attendait pas à une pareille faveur. La petite fille pleura d ’ abord : c ’ était naturel ; mais elle s ’ habitua bientôt à son nouveau genre de vie. Elle fut dressée par les autres femmes de chambre, et fit de rapides progrès. Ma femme se prit d ’ une véritable passion pour elle, et, notez ceci, l ’ admit d ’ emblée comme première camériste. Mais, il faut lui rendre cette justice, ma femme n ’ avait jamais été aussi parfaitement servie. Cette fille était adroite, diligente, modeste, soumise : c ’ était un vrai trésor; aussi était-elle gâtée entre toutes, toujours très-bien habillée, nourrie de notre table 2 , recevant du thé, enfin comblée. Eh bien ! figurez-vous qu ’ un jour Arina, — c ’ était son nom, — entre dans mon cabinet sans se faire annoncer et tombe brusque ment à mes genoux. Je vous avoue que je ne puis souffrir cela. L ’ homme ne doit jamais s ’ oublier à ce point, n ’ est-il pas vrai ? — Qu ’ est-ce? que veux-tu? lui dis-je. — Monsieur, daignez m ’ accorder une grâce. — Laquelle? — Daignez me permettre de me marier. — Franchement, la demande me surprit. — Te ma rier? mais tu sais bien que madame n ’ a pas d ’ autre femme de chambre. — Je ne cesserai pas de la servir, reprit-elle. — Non, non ; madame ne garde pas de femme mariée. — Mais Prascovie pourra me remplacer. — Pas de raisonnement, je ne les aime point. — Qu ’ il soit donc fait selon votre volonté. J ’ étais atterré. Rien ne me blesse comme l ’ ingratitude. Vous connaissez ma femme, un ange de bonté. Je fis sortir Arina. Elle réfléchira, pensai-je, et la reconnaissance lui fera entendre sa voix. 1 L ’ ancien, le doyen du village. 2 Les serviteurs, en Russie, ne sont jamais nourris de la table des maîtres, sauf quelques rares exceptions.
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