Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

132 VOYAGE EN RUSSIE. est en général d ’ une tenue irréprochable. Comme ailleurs, plus qu ’ ailleurs peut-être, on vole la couronne, selon l ’ expression commune, mais on la sert bien. Le contraire serait trop chanceux. Ainsi, la malpropreté regrettable du peuple, sa paresse ou son insouciance, seule cause de sa malpropreté, disparaissent dès qu ’ il s ’ agit du service de la couronne ; c ’ est qu ’ on ne saurait servir la couronne sans être soumis à la discipline, et que la discipline est ici toute-puissante. On peut comprendre actuellement si la grande chaussée qui relie lesdeux capitales est convenablement entretenue. Je devais m ’ arrêter à Torjok et aller visiter, à quelques verstes de là, une famille russe fixée dans une terre, où un séjour de quelques semaines pût m ’ initier à la vie des gentilshommes russes terriens au sein de leur famille, de leurs villages et de leurs paysans. Je saisirai cette occasion de donner quelques traits de cette vie et de ces mœurs si complètement ignorées dans notre pays, où nous ne voyons le Russe qu ’ en voyageur fashionable parfaitement façonné à nos manières. La diligence dans laquelle je montai, comme toutes les diligences qui faisaient le même service, contenait dix places : quatre dans l ’ intérieur, deux dans le cabriolet, quatre dans la rotonde. Voici le personnel de mes compagnons de route : dans l ’ intérieur, un gros individu de Makharieff, position sociale inconnue, figure rouge et joufflue; il portait un habit noir de fraîcheur douteuse, avec un gilet boutonné jusqu ’ au menton ; on aurait pu le prendre pour un abbé séculier de Florence. La seconde place était occupée par un monsieur d ’ environ cinquante ans, de taille moyenne et de moyenne corpulence; il eût été difficile de dire l ’ expression qui l ’ emportait sur ses traits ramassés et sans distinction de l ’ orgueil ou de la mauvaise humeur : ces deux sentiments s ’ y laissaient voir à dose égale, mariés d ’ ailleurs à quelque chose de fort rude et grossier; la parole de cet individu était rare et brève, son regard dur et blessant; il paraissait évidemment humilié de voyager avec des gens de peu tels que nous; aussi, dans les

RkJQdWJsaXNoZXIy MTY3OTQ2