Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

130 VOYAGE EN RUSSIE. Je passai dix jours à Arkhangel. Dans la soirée du dixième, la veille même de mon départ, comme je sortais de chez un négo ­ ciant étranger qui m ’ avait invité à souper, et où, par parenthèse, je trouvai un très-grand luxe gastronomique, je fus frappé par un phénomène atmosphérique étrange. Le ciel, un moment aupara ­ vant enveloppé d ’ ombres épaisses, s ’ illumina tout à coup d ’ un re ­ flet de feu qui me fit croire à quelque violent incendie... Mais la lumière devenant de plus en plus rayonnante, je dus me convaincre qu ’ elle ne pouvait provenir d ’ une cause vulgaire. En effet, tout Arkhangel aurait brûlé qu ’ il n ’ aurait pu donner au ciel cette ma ­ gnifique transparence aux reflets mobiles de pourpre et d ’ or. C ’ était une aurore boréale. Je courus dans la direction de la mer pour pouvoir embrasser l ’ horizon. C ’ était un spectacle d ’ une ma ­ gnificence inouïe : sur toute la ligne circulaire, le ciel était illu ­ miné de feux étranges, pourpre et orange : le rayonnement se fai ­ sait d ’ une façon verticale, de telle sorte qu ’ on aurait pu croire par moments que c ’ était une pluie ignée. Bientôt la lumière fut si in ­ tense et si abondante que le ciel se trouva tout entier éclairé comme pendant le jour, mais cette lumière avait, je le répète, des reflets sans analogie connue et auxquels l ’ œil n ’ est pas habitué. Je de ­ meurai pendant une heure dans une contemplation muette en pré ­ sence de ce magnifique et mystérieux phénomène du ciel hyper- boréen, dont le secret échappe encore à la science, mais dont le tableau jette au cœur je ne sais quelle admiration superstitieuse pleine de crainte et de frissonnements. Un des effets les plus sur ­ prenants de cette aurore boréale, c ’ est que tout à coup le rayonne ­ ment vertical ayant obliqué vers la terre, le rayonnement porta sur la plaine de neige, qu ’ il transforma aussitôt en un océan de feu pâle et scintillant. Cependant les reflets du ciel s ’ effacèrent peu à peu, et tout re ­ tomba bientôt après dans une obscurité profonde. Le lendemain je quittai Arkhangel.

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