Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

116 VOYAGE EN RUSSIE. Quelques familles de Tornéo, voulant garder leur nationalité, passè ­ rent sur le bord demeuré suédois, où elles construisirent des habi ­ tations, lesquelles, d ’ abord isolées et peu nombreuses, ne tardèrent pas à former une ville, qui se trouve actuellement reliée à la ville russe par un pont fixe *. Il y a quelque chose de touchant à voir ces deux cités, d ’ âge si différent, se tenir par la main, comme pour attester leur commune origine et leur bon vouloir réciproque, malgré la loi politique qui les sépare. D ’ ailleurs, elles ont l ’ air d ’ être affaissées plutôt qu ’ assises sur leurs rivages humides, et leur vue n ’ égaie point les regards, même alors qu ’ on y arrive par une belle journée de fête et que leurs rues sont remplies d ’ une foule endimanchée. On ne peut s ’ empêcher de penser qu ’ on est arrivé aux confins du monde de la civilisation comme aux confins de la nature équilibrée, qu ’ au delà de ces villes il n ’ y a plus que des déserts, qu ’ au delà de cet horizon l ’ année n ’ a plus qu ’ un seul jour et qu ’ une seule nuit : six mois de ténè ­ bres et six mois de lumière ! Nous avons fait une foule de questions sur Tornéo. Tout ce que nous avons appris se trouve consigné dans une foule d ’ ouvrages. On nous a conseillé d ’ aller faire l ’ ascension de la montagne Lup- piarvi, pour visiter ses grottes; mais notre courage de touriste était à bout; nous y avons renoncé. Seulement j ’ ai voulu remonter pendant quelques kilomètres le cours de la Tornéa. Sa rive suédoise est sévèrement accidentée. Ses eaux, d ’ une grande limpidité, roulent sur le granit pur; à mesure qu ’ on avance, son lit se hé ­ risse de pointes rocheuses, à travers lesquelles ces mêmes eaux bouillonnent et se brisent avec fracas. Nous n ’ avons pas vu de Lapons; ils ne se montrent à Tornéo que pendant l ’ hiver. Ils y arrivent dans leurs traîneaux légers, que des rennes font voler sur la neige avec la rapidité de la flèche. ’ Cette ville s ’ appelle Haaparanta, ce qui signifie en langue finnoise rivages des trembles, cet arbre abonde en effet dans ces parages; les Suédois la nomment la ville du roi Charles-Jean.

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