Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

LA FINLANDE. 103 le Vuoksa se trouva tout à coup arrêté par une formidable bar ­ rière de granit; qu ’ au lieu d ’ en tourner les flancs élevés, il réunit ses efforts pour les assiéger et finit par y pratiquer une ouverture étroite, profonde, longue, inclinée, et partout encombrée à sa base par d ’ énormes débris de rochers; que cette déchirure étant pra ­ tiquée, le fleuve s ’ y engouffra tout entier. C ’ est la cataracte d ’ Imatra. Si l ’ on songe actuellement à cet effrayant volume d ’ eau qui s ’ écroule dans cet abîme, et bondit pendant l ’ espace de cinq ou six cents toises au fond de ce chenal formidable, entre deux parois de rochers granitiques labourés de déchirures, on pourra peut-être se faire une idée du fracas de la cataracte. Les vagues roulent les unes sur les autres, ici allongées en serpents monstrueux, ici se ramassant en gigantesques cylindres, ici s ’ élançant en impétueux courants. Le fleuve est animé; il a des passions, il est en colère; sa colère est sublime et il a mille voix pour l ’ exprimer. 11 hurle, il siffle, il gémit : là ce sont des rugissements de tigre, là des cris d'enfants ; ici la vague tombe épuisée et vaincue, ici elle se ranime, s ’ élance contre le courant, s ’ acharne contre le granit de la rive, le mord, le déchire, le creuse, et jette dans son délire un nuage d ’ écume dans les airs. Examiné dans son ensemble, et de l ’ extrémité inférieure du chenal, ce tableau est d ’ une effrayante beauté : ce sont des mon ­ tagnes mouvantes, entassées, roulées, pressées les unes sur les autres, et s ’ affaissant sous le poids de tout le fleuve; ce sont des vagues monstrueuses, se succédant sans cesse, et sans cesse écra ­ sées par des vagues plus monstrueuses; c ’ est un mouvement ver ­ tigineux qui fascine; des tourbillonnements qui font tout vaciller autour de vous et semblent, par une irrésistible attraction, vous attirer dans l ’ abîme. Les mille cris du fleuve confondus eu un seul vous tourmentent l ’ oreille, et votre âme, saisie d ’ une étrange et douloureuse émotion, se laisse aller à d ’ indicibles vertiges et à d ’ insupportables frayeurs.

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