Saint-Julien C. d., Voyage pittoresque en Russie. suivi d’un Voyage en Siberie par R. Bourdier-1854

70 VOYAGE EN RUSSIE. national qu elle pourrait alors disputer à l ’ antique Moscou elle- même. La transformation est complète. La ville riante et coquette, si fraîchement épanouie sur les bords de son beau fleuve, avec ses îles vertes et parfumées, a disparu pour faire place à une cité sep ­ tentrionale, froide, pâle et silencieuse. Un manteau de neige l ’ en ­ veloppe; son fleuve est devenu solide, et n ’ offre plus à l ’ œil qu ’ une lande glacée, sillonnée çà et là par de rapides traîneaux; quel ­ ques-uns, arrivés de Laponiê , sont emportés par les rennes aux pieds légers. Souvent un ciel terne et plombé pèse sur la ville muette ; quel ­ quefois le soleil resplendit comme aux beaux jours; mais ses rayons, décomposés par la condensation de l ’ air, se brisent sur les campanilles et les coupoles dorées des églises, qu ’ on voit briller dans l ’ espace d ’ une lueur rougeâtre et sinistre, semblable à ces globes allumés au front des tours, et qui, la nuit , annoncent les incendies aux habitants effrayés *. La neige durcie résiste sous les roues des voitures, qui rendent un son métallique et vibrant. D ’ ailleurs, son épaisseur amortit dans les rues le bruit des véhicules, qui glissent et passent comme par enchantement. Les piétons, enveloppés dans d ’ épaisses four ­ rures de yenottes, passent aussi sans bruit et comme pressés d ’ ar ­ river. Pas de marchands ambulants, comme dans la belle saison, portant leur marchandise sur la tête et la criant à plein gosier; pas même de chiens ; rien en un mot qui vienne rompre le si ­ lence de la grande cité, qu ’ on pourrait croire endormie comme certaine ville du conteur arabe, n ’ était le mouvement qui s ’ y est concentré et qui, pendant la courte durée du jour 2 , y est d ’ une 1 Dans tous les quartiers de Saint-Pétersbourg, au siège de la police, s ’ élève une tour au haut de laquelle des globes de feu annoncent les incendies pendant la nuit; lorsque c ’ est dans la journée, des boules noires remplissent cet ofiice. 2 Pendant le mois de décembre et de janvier, il n ’ y a rigoureusement, à Saint- Pétersbourg, que quatre ou cinq heures de jour.

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